L’Internet fait peur depuis longtemps à quantité de gens.

Et la peur est le principal moteur de la violence.
On ne dira jamais assez que la peur habite les bourreaux bien plus que leurs victimes.

La peur peut être justifiée par l’ignorance et le refus de changement.
Au niveau de l’Internet, certaines peurs sont fondées qui remettent en cause un statut établi.

Ainsi, les journalistes ont très vite compris que leur métier était menacé.
Au lieu de lutter contre l’Internet, ils ont tenté de s’y adapter en une démarche positive.
Malheureusement pour eux, ils n’ont pas compris que le Web était bien plus qu’un nouvel espace d’édition et qu’il ne suffisait pas d’y transposer ce qui existait déjà sur papier.

Sur le Web, le lecteur ne sait pas quel organe de presse il lit : il pioche des articles partout et n’importe où au gré de son intérêt pour un sujet donné.
Les moteurs et les agrégateurs l’aident à perdre le contact avec l’identité de l’organe de diffusion.

Et un simple blogueur peut rencontrer la faveur du public sans en passer par le système traditionnel.

En conséquence, les journalistes des majors de l’édition-papier ne sont plus les décodeurs en titre de l’information, les intermédiaires obligés entre ce qui se passe et le lecteur.

Le “système traditionnel” : un journaliste écrit pour son rédacteur en chef ou pour le comité rédactionnel.
Le nouveau système : le rédacteur, qu’il soit journaliste ou pas, écrit directement pour ses lecteurs.

Pour ne pas avoir compris le sens profond de cette mutation, la presse va achever de mourir, elle qui souffrait depuis cinquante ans déjà de la concurrence de la télévision.
L’information à la télévision peut nourrir des craintes elle aussi.

C’est une simple question de confiance, de richesse de contenu et de communication.

La confiance …

Pour gagner un nombre toujours plus grand de lecteurs, la presse d’opinion s’était depuis longtemps politiquement émasculée - à de rares exceptions près -, ce qui avait finalement nivelé les courants vers une opinion unique.

Et il était facile de présumer que cette opinion unique jusque dans la bipolarité était dictée par les groupes propriétaires et leurs amis politiques.

La richesse du contenu …

La presse devient inutile quand elle se contente de répercuter l’information : avec le Web, l’information est partout, elle dégouline des écrans, elle ignore les frontières.

Pour intéresser et fidéliser l’internaute, il faut lui livrer des analyses et des opinions, ce sont les valeurs ajoutées aux faits bruts par le journaliste.

Exactement ce que la presse ne fait plus sur le Web, à part quelques exceptions notoires qui souffrent cependant aussi mais d’un autre mal, général pour le secteur celui-là, celui du financement.

Le Web est en passe de devenir l’organe de diffusion unique et multiforme : en un seul lieu, accessible de n’importe où grâce au cellulaire, on trouve tout et son contraire.

La communication …

L’ancien Courrier des lecteurs a vécu.
L’internaute peut réagir immédiatement par un commentaire qui enrichit le débat et, accessoirement, la valeur du support.

Ce que les journalistes de la vieille école n’ont pas compris, et que les blogueurs dits influents ont assimilé de manière naturelle, c’est qu’il faut que l’auteur de l’article réponde aux commentaires.

Pour le journaliste traditionnel, c’est un surcroît de travail mais la difficulté vient surtout de la structure hiérarchique : doit-il soumettre ses réponses, cet ajout, au rédacteur en chef (ou à ce qui en tient lieu) ?

Le blogueur indépendant ne connaît pas cette limite.
Mais surtout, il accepte de jouer le jeu de la participation au débat.
Il ne se contente pas de pondre un article et de laisser se débrouiller ses lecteurs entre eux.

Tant que la presse traditionnelle ne laissera pas la bride sur le cou à ses rédacteurs, elle continuera à s’effacer.

Les journalistes ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour leur fonction : les politiques aussi.

C’est essentiellement leur faute.
A décridibiliser les médias traditionnels, à ruiner la presse d’opinion, ils se sont coupés d’un vecteur de communication bien rôdé.

Sans l’irruption de l’Internet sur la scène médiatique, il n’y aurait pas eu de souci.
Mais le souci avec Internet c’est que c’est un territoire bien plus vaste que ce que pourrait parcourir un homme politique.
Il devrait y passer tout son temps et même s’il choisissait de le faire, ce serait peine perdue.

Parce que les discussions ne se déroulent pas sur son blog à lui, ni sur un hypothétique espace citoyen qu’ouvrirait l’Etat.
Les discussions sont partout.
Incontrôlables.

C’est simple : les méthodes de communication habituelles ne fonctionnent plus.
Chaque militant est prié de porter la bonne parole de son parti dans les endroits les plus chauds mais il lui est impossible de s’affirmer sans arguments soigneusement rédigés.
Et cette qualité a un coût que la multiplication des hot points rend insupportable, qu’il s’agisse de temps ou d’argent.
Les campagnes électorales sont vouées à devenir permanentes.
Et chaque point de n’importe quel programme peut être débattu n’importe quand et n’importe où, pas seulement aux heures et aux endroits choisis par les responsables de la communication.

On ne ment plus comme on veut, et quand on ment ça se sait tout de suite.
L’effet ne dure plus, il n’y a plus de délai entre une intoxication et son décodage.

On a raccourci la chaîne pour en arriver au just in time :)
Sitôt sorti de l’usine, le mensonge est analysé, décodé, mis à nu.

Vers la fin du siècle dernier, on supposait qu’une pléthore d’informations n’améliorerait pas la communication.
Et donc qu’il ne fallait pas, du côté du Pouvoir, s’inquiéter d’Internet : il s’auto-neutraliserait.
Ce serait simplement un média de plus, à manipuler comme les autres.

C’était sans compter avec une donnée pourtant fondamentale : la technique augmente la capacité de compréhension.

Aujourd’hui, on constate qu’il existe avec l’Internet une intelligence collective, méthodique et rationnelle.
L’opinion publique s’alimente désormais elle-mêrme.

Et le politique, qui avait à choisir entre différents médias qu’il avait fini par contrôler parfaitement, se retrouve face à un média unique qui ne lui doit rien.

Les groupes de médias les plus avisés tentent de se recycler en créant des plateformes communautaires qui leur permettront non seulement de bénéficier de la manne publicitaire mais aussi de distiller les messages corrects.
C’est une tentative vouée à l’échec : l’internaute, même au berceau, même naïf, se défiera de plus en plus de ce qui est trop manifestement organisé pour le cantonner dans une mode ou un courant d’idées.

La principale caractéristique de l’internaute, c’est qu’il est volage, il va là où son intérêt immédiat le conduit.

Les manipulations de l’opinion en deviennent de plus en plus difficiles.
C’est extrêmement ennuyeux, parce que le mensonge et la manipulation peuvent être utiles au bien commun.
C’est en tout cas ce que prétend un certain discours : on ne saurait gouverner dans la transparence.

Un peu partout, il est donc question de civiliser l’Internet.
De le contrôler.
Les bons motifs ne manquent pas pour justifier les mesures autoritaires : crimes, délits, terrorisme, excès divers.
L’Internet ne s’auto-régule pas plus que les marchés financiers, ainsi qu’on l’a vu.
Il est donc urgent et nécessaire de policer le Web.

Mais il ne faudrait pas que dans la foulée et comme dommage collatéral la liberté d’expression et de débat s’en trouve réduite.

Sur le Web, le pouvoir vient d’en bas, directement de la masse, et lutter contre ce fait, c’est défendre des privilèges.

Vouloir contrôler un media universel est un réflexe légitime pour un politique mais peut-être ce geste est-il dépassé d’avance, inutile et réactionnaire.
L’internet permet en effet à un nombre de plus en plus grand d’internautes de prendre conscience des mécanismes de la société.

Dans ces conditions, le mensonge et la manipulation ne sont plus nécessaires puisqu’on a affaire à des citoyens éveillés capables de comprendre les enjeux.

De plus, le mensonge et la manipulation ne paient plus assez longtemps, l’exemple américain est là pour le démontrer.
Il est nécessaire de changer les méthodes.

Il se pourrait que l’Internet finisse par civiliser la politique.
Par l’amener au progrès de la libre communication et du libre choix.

L’Internet pourrait bien faire entrer la politique dans le XXIè siècle, celui des netizens, les citoyens du Web.

A tenter de le dominer sans discrimination, un gouvernement finirait par s’auto-placarder l’étiquette anti-progrès.

Compléments d’information

A suivre sur l’Internet : le dossier Sus à l’Internet ? de Arretsurimages.net.

A lire concernant les nouveaux médias : les Chroniques de Jean-Marie Le Ray sur Adscriptor.et notamment son article “Media / Média / Médias / Me.dia” du dimanche 8 juin 2008.

2 réponses

  1. chiendent a écrit :

    Youpie, nous sommes des netizens! Si les netizens (j’adore ce mot) peuvent mettre fin au désir de contrôle et de manipulation des pouvoirs, on peut avoir de l’espoir dans le monde d’ici bas. En tout cas quel article! Merci.

  2. Arsène a écrit :

    Ici chaque site, chaque mailing list, chaque chat, chaque newsgroup est une tribune qui permet de communiquer avec d’autres netizens. Ici, un politique, avec son pagne et ses flèches, n’a de l’importance qu’à l’intérieur de son domaine. Qu’il essaye de prendre le pouvoir ailleurs, il se fera immédiatement kicker. :)

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